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Haben Girma : l’accessibilité numérique, une question de citoyenneté

Saga de l’été – Les personnalités qui ont marqué l’histoire de la déficience visuelle

Lorsqu’on évoque l’accessibilité, les premières images qui viennent à l’esprit sont souvent concrètes et visibles. On pense à une rampe d’accès devant un bâtiment public, à un ascenseur permettant d’éviter un escalier ou à un feu sonore facilitant la traversée d’un carrefour. Depuis plusieurs décennies, ces aménagements ont progressivement transformé l’espace public afin de permettre à chacun de s’y déplacer plus librement.

Pourtant, une part croissante de notre existence se déroule désormais dans des espaces que nous ne voyons pas. Nous prenons rendez-vous en ligne, effectuons des démarches administratives sur Internet, suivons des formations à distance, échangeons avec nos proches via des applications et accédons à l’information par l’intermédiaire d’écrans. Une grande partie de la vie sociale, économique et culturelle a progressivement migré vers le numérique.

Cette évolution a créé de nouvelles opportunités, mais aussi de nouveaux risques d’exclusion.

Lorsqu’un site Internet est inaccessible, lorsqu’une application ne fonctionne pas avec un lecteur d’écran ou lorsqu’un service numérique ne prend pas en compte la diversité des utilisateurs, une partie de la population se retrouve privée d’un accès pourtant essentiel à la vie quotidienne.

C’est précisément cette réalité qu’Haben Girma s’est attachée à faire comprendre.

Première personne sourde-aveugle diplômée de la prestigieuse Harvard Law School, avocate, conférencière et militante de l’accessibilité, elle a contribué à faire évoluer le regard porté sur le handicap dans l’univers numérique. Son parcours nous invite à dépasser une vision purement technique de l’accessibilité pour comprendre qu’il s’agit avant tout d’une question de participation à la vie collective.

Grandir entre plusieurs mondes

Haben Girma naît en 1988 aux États-Unis dans une famille dont l’histoire est marquée par les déplacements et la recherche de liberté. Sa mère a fui la guerre d’indépendance de l’Érythrée tandis que son père est originaire d’Éthiopie. Cette histoire familiale lui transmet très tôt une conscience aiguë de la valeur de l’éducation et des opportunités offertes par une société ouverte.

Dès son plus jeune âge, Haben doit également composer avec une double déficience sensorielle. Atteinte du syndrome d’Usher, elle présente à la fois une déficience auditive et une déficience visuelle évolutive.

Pour beaucoup, cette situation pourrait apparaître comme une accumulation d’obstacles. Pourtant, lorsqu’elle évoque son parcours, Haben Girma insiste rarement sur ce qui lui manque. Elle préfère parler des solutions, des adaptations et des rencontres qui lui ont permis d’avancer.

Cette approche est révélatrice de sa philosophie. Le problème n’est pas tant la déficience elle-même que les barrières créées par un environnement qui n’a pas été pensé pour accueillir toutes les formes de diversité humaine.

Cette distinction est essentielle. Elle déplace la responsabilité de l’individu vers la société dans son ensemble. Au lieu de demander à une personne de s’adapter seule à un environnement inadapté, elle invite à concevoir des outils et des services capables de répondre à une plus grande variété de besoins.

Quand l’accessibilité devient un droit civique

Pendant longtemps, l’accessibilité a été présentée comme une forme d’aide destinée à compenser les difficultés rencontrées par certaines personnes.

Cette manière de voir les choses a permis de nombreuses avancées. Elle montre cependant aujourd’hui ses limites.

Pour Haben Girma, l’accessibilité ne relève pas de la générosité ou de la bienveillance. Elle constitue une condition nécessaire à l’exercice des droits fondamentaux.

Cette idée peut sembler abstraite jusqu’à ce que l’on observe la place prise par le numérique dans nos sociétés.

S’inscrire à l’université, rechercher un emploi, consulter ses résultats médicaux, accomplir une démarche administrative ou participer à un débat public passe désormais très souvent par des interfaces numériques. Lorsque ces outils ne sont pas accessibles, les conséquences dépassent largement le simple inconfort.

Une personne peut se retrouver privée d’opportunités professionnelles, d’accès à l’information ou de participation citoyenne.

Dans ce contexte, l’accessibilité apparaît comme une condition de l’égalité des chances.

Cette réflexion rappelle d’ailleurs certains combats menés par les générations précédentes. Au XIXe siècle, Louis Braille défendait l’accès à l’écriture. Au XXe siècle, Helen Keller militait pour l’accès à l’éducation et à l’information. Aujourd’hui, Haben Girma prolonge cette histoire en posant la question de l’accès à l’espace numérique.

Les outils changent, mais l’enjeu demeure étonnamment similaire : permettre à chacun de participer pleinement à la société.

Les innovations naissent souvent de l’accessibilité

L’un des aspects les plus intéressants du discours de Haben Girma concerne la manière dont elle envisage l’innovation.

L’accessibilité est parfois perçue comme une contrainte supplémentaire imposée aux concepteurs de produits ou de services. Cette vision est pourtant largement démentie par l’histoire des technologies.

De nombreuses innovations aujourd’hui utilisées quotidiennement par des millions de personnes trouvent leur origine dans la recherche de solutions adaptées à des besoins spécifiques.

Les sous-titres, par exemple, ont été développés pour les personnes sourdes ou malentendantes avant de devenir un outil utilisé dans les transports, les espaces publics ou les environnements bruyants. La synthèse vocale et les commandes vocales, longtemps associées aux technologies d’assistance, sont désormais présentes dans la plupart des smartphones et assistants domestiques.

Les livres audio, initialement destinés aux personnes empêchées de lire des documents imprimés, connaissent aujourd’hui un succès considérable auprès du grand public.

Cette évolution révèle une réalité souvent méconnue : l’accessibilité constitue fréquemment un moteur d’innovation.

Lorsqu’un concepteur cherche à répondre aux besoins d’utilisateurs très différents, il développe souvent des solutions plus simples, plus efficaces et plus universelles.

L’histoire du numérique montre ainsi que les avancées réalisées pour favoriser l’inclusion bénéficient souvent à l’ensemble de la population.

Le dialogue comme levier de changement

L’une des particularités d’Haben Girma réside dans sa manière d’aborder les questions d’accessibilité.

Bien qu’elle n’hésite pas à dénoncer les discriminations lorsqu’elles existent, son approche repose largement sur le dialogue et la pédagogie.

Plutôt que d’opposer systématiquement les personnes handicapées aux institutions ou aux entreprises, elle cherche souvent à démontrer concrètement les bénéfices de l’accessibilité.

Cette démarche repose sur une observation simple : beaucoup de barrières ne résultent pas d’une volonté d’exclure mais d’une méconnaissance des besoins réels des utilisateurs.

Lorsqu’un développeur comprend pourquoi une interface pose problème à une personne utilisant un lecteur d’écran, il devient souvent plus facile de concevoir une solution adaptée. Lorsqu’une entreprise découvre qu’une amélioration destinée à un public spécifique profite finalement à l’ensemble de ses clients, l’accessibilité cesse d’apparaître comme une obligation et devient un véritable levier de qualité.

Cette capacité à créer des ponts entre différents univers constitue l’une des grandes forces de l’action menée par Haben Girma.

L’intelligence artificielle ouvre un nouveau chapitre

Comme pour les précédents articles de cette saga, il est difficile d’ignorer le rôle croissant joué aujourd’hui par l’intelligence artificielle.

Pour les personnes déficientes visuelles, les progrès réalisés au cours des dernières années sont particulièrement impressionnants. Des applications sont désormais capables de décrire une scène, de reconnaître des objets, de lire des documents ou d’aider à l’orientation. Certaines technologies permettent même d’obtenir des informations contextuelles particulièrement détaillées sur l’environnement immédiat.

Ces avancées auraient semblé relever de la science-fiction il y a seulement quelques décennies.

Pour autant, Haben Girma rappelle régulièrement que toute innovation comporte également des risques.

Si les systèmes d’intelligence artificielle sont conçus sans tenir compte de l’accessibilité, ils peuvent reproduire ou amplifier certaines formes d’exclusion. Une technologie très sophistiquée reste inutile si elle ne peut pas être utilisée par les personnes auxquelles elle est censée s’adresser.

L’enjeu ne consiste donc pas simplement à développer des outils toujours plus performants. Il s’agit de veiller à ce que l’inclusion soit intégrée dès leur conception.

Cette question est appelée à devenir centrale dans les années à venir.

Une société plus accessible profite à tous

L’un des messages les plus importants portés par Haben Girma est sans doute que l’accessibilité ne bénéficie pas uniquement aux personnes handicapées.

Une interface plus claire profite à tous les utilisateurs. Une vidéo sous-titrée peut être consultée dans un environnement bruyant. Une commande vocale facilite l’usage d’un appareil lorsque les mains sont occupées. Un contenu structuré de manière logique améliore la compréhension générale.

À bien des égards, l’accessibilité constitue une forme d’amélioration universelle de l’expérience utilisateur.

Cette réalité conduit à renverser une idée reçue tenace. Les personnes handicapées ne sont pas simplement les bénéficiaires des innovations. Elles contribuent souvent à faire émerger des solutions dont l’ensemble de la société tire ensuite profit.

Cette perspective est particulièrement intéressante dans le contexte actuel. Elle invite à considérer la diversité humaine non comme une contrainte à gérer, mais comme une source d’innovation et de progrès collectif.

Être présent dans le monde numérique

L’histoire d’Haben Girma s’inscrit dans la continuité des grandes figures qui ont marqué l’histoire de la déficience visuelle.

Comme Louis Braille, elle s’intéresse aux moyens d’accéder à l’information. Comme Helen Keller, elle défend la participation pleine et entière à la vie sociale. Comme Jacques Lusseyran, elle nous invite à porter un regard différent sur les capacités humaines.

Mais son combat appartient pleinement au XXIe siècle.

À une époque où une part croissante de nos échanges, de nos démarches et de nos interactions se déroule en ligne, l’accessibilité numérique n’est plus un sujet secondaire. Elle conditionne l’accès à l’éducation, à l’emploi, à la culture et à la citoyenneté elle-même.

À travers son parcours, Haben Girma nous rappelle qu’une société véritablement inclusive ne se mesure pas seulement à ses technologies. Elle se mesure à la place qu’elle laisse à chacun pour participer pleinement à la vie collective.

Sources

  • Haben Girma, Haben: The Deafblind Woman Who Conquered Harvard Law (2019).
  • Site officiel d’Haben Girma.
  • Harvard Law School, biographie et interventions publiques.
  • Organisation des Nations unies (ONU), Convention relative aux droits des personnes handicapées.
  • World Wide Web Consortium (W3C), Web Content Accessibility Guidelines (WCAG).
  • Interviews et conférences TEDx de Haben Girma.
  • Organisation mondiale de la santé (OMS), rapports sur le handicap et l’inclusion numérique.

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